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Sur la route de Meghri, aux portes de l'Iran
Juin 2025.
Au lendemain de la fin de la guerre Israël–Iran, je me trouve en Arménie. Un pays minuscule, enclavé entre des puissances trop grandes, où chaque colline semble porter le poids d’une histoire plus vaste qu’elle. Dans ce Caucase de transit et de tensions, l’Arménie occupe une position singulière : elle relie, à travers ses routes, l’Iran et la Russie.
Depuis Erevan, la route M2 file vers le sud. Sept heures de virages et de montagnes. Des convois entiers de poids lourds iraniens, des camions KamAZ de l'armée transportant des soldats à l'arrière, et des moteurs qui peinent dans les montées. Parfois même des camions suspendus dans le vide, en attente d'assistance.
Parmi eux circulent également quelques UAZ aux couleurs bleu et blanc, véhicules qui semblent appartenir à des forces de sécurité russes chargées de surveiller la province de Syunik.
Sur ma route, entre deux camions, plusieurs vans surchargés de valises, la vitre arrière masquée par des sacs. À l’intérieur, des familles. Des Iraniens, fuyant la guerre, espèrent trouver à Erevan un point de répit.
Meghri, ville frontière
Meghri apparaît au fond d’une vallée encaissée, coincée entre les montagnes et le fleuve Araxe qui marque sa frontière avec l’Iran. C’est une petite ville tranquille, presque trop calme pour sa réputation de zone rouge selon le Quai d’Orsay.
Au centre, un monument aux morts de 1941–1945 fait office de square. Quelques bancs, de vieux arbres, des retraités assis à l’ombre discutent à voix basse. C’est là que je rencontre Sergueï : pantalon sombre, veste beige passée par le temps, casquette blanche tirée bas sur le front. Un homme à la silhouette tranquille.
Il parle un français mêlé de russe, appris à l’époque où les disques d’Aznavour et de Joe Dassin tournaient dans toute l'URSS. Très vite, la conversation dérive sur la sécurité, sur la guerre, mais aussi sur l’étrange calme qui règne ici.
« Meghri est une ville tranquille. Pas de problème ici. J'aime tout le monde. Les gouvernements sont mauvais. », me dit-il. « Des familles arrivent d’Iran. C'est une bonne chose pour le pays. » Il m’explique que l’Arménie les accueille temporairement, les loge gratuitement à Meghri, avant qu’un car ne les conduise le lendemain jusqu’à Erevan. « Beaucoup repartent ensuite. », ajoute-t-il. « Ceux qui ont un passeport britannique, canadien ou américain prennent un vol. »
À Meghri, le conflit en Iran se traduit par une augmentation notable du nombre de réfugiés iraniens. Hôtels, commerces et stations-service voient leur activité stimulée par l’arrivée des familles, mais aussi par l'arrivée de quelques touristes iraniens, venant profiter de vacances spontanées.
Selon Sergueï, la ville accueille actuellement plus de familles iraniennes que d’ordinaire, ce qui est perçu comme un apport positif pour l’économie locale.
Le Caucase sous tension
La nuit a été courte, il fait chaud, et l’eau est coupée entre minuit et quatre heures du matin : conséquence des tensions avec l’Azerbaïdjan. Toute la province de Syunik vit au rythme de ces coupures.
L’été 2025 n’a laissé aucun répit : en juin, des tensions à la frontière azérie ont bloqué par endroits la route reliant le sud à la capitale. En juillet, les discussions à Abou Dabi ont ouvert la voie à un accord de paix, finalement conclu à la Maison-Blanche en août sous l’impulsion de Donald Trump.
Je quitte Meghri en début d'après-midi. La route serpente entre les montagnes et les champs. L’Arménie n’est pas un simple pays enclavé : c’est un carrefour. Un territoire où se croisent les routes, les influences et les exils.
À Vayk, je marque une pause. Ici, le paysage change : au sud, la steppe s’étend sur les collines, au nord, les forêts reprennent leurs droits sur les pentes. Sur le parking d’un restaurant local, un car rempli d’adolescents attire mon attention. Au look occidental, ils parlent farsi entre eux. Envoyés en Arménie pour quelques semaines, leurs parents sont probablement restés en Iran. Ils empruntent la même route que moi : direction la capitale.
Lignes de fracture vers une paix durable ?
À Erevan, on parle en ce moment d’un projet de corridor reliant Bakou à Kars, en Turquie, en passant par l’enclave du Nakhitchevan et le sud arménien. Pour certains, c’est le prix de la paix. Pour d’autres, une menace existentielle à la souveraineté du pays.
Dans le même temps, depuis le 1er novembre 2025, l’Arménie a changé de tampon frontalier, abandonnant celui où figure le mont Ararat, aujourd’hui situé en Turquie. Ce changement, discret en apparence, suscite quelques contestations, certains y voyant une dévalorisation de l'identité nationale. Derrière ce geste administratif, c’est une volonté claire d’ouvrir progressivement la voie à un rapprochement avec la Turquie, dont la frontière est fermée depuis 1993.
Visites officielles, signatures, et poignées de main, autant de gestes encore fragiles, mais porteurs d’un espoir nouveau : celui d’une région qui cherche enfin à croire en la stabilité.